TRAVAILLER POUR ÊTRE PAUVRE

Publié le par olympia & Sylvie

En dessous du SMIC
> TRAVAILLER POUR ÊTRE PAUVRE


Revenu minimum d’insertion, revenu de solidarité active, allocation de solidarité spécifique... Et pour finir, coupons d’alimentation. Ceux qui veulent coûte que coûte conserver leur dignité se heurtent à une crise sociale qui a commencé il y a des décennies. FO Hebdo publie le dernier dossier étudié et rédigé par Jean-Pierre Moinet.

En 1601, sous les lambris dorés de son palais royal, la reine d’Angleterre, Elizabeth Première, prend conscience que la pauvreté risque fort d’entraîner des troubles sociaux et politiques. Elle décide, avec ses conseillers royaux, de lever un impôt spécifique dont le produit est affecté au traitement du fléau. C’est la loi des pauvres (Old poor law). Le texte distingue soigneusement les impotents et les orphelins des pauvres valides. La loi des pauvres est clémente à l’égard des premiers, mais elle prévoit la mise au travail systématique des seconds et réprime sévèrement les «coquins» qui répugnent à tout effort.

En mai 1795, des magistrats, réunis à Speenhamland, décident de soulager la détresse des plus démunis alors que l’environnement économique de l’Angleterre se détériore. En décidant que toute hausse du prix du pain doit s’accompagner d’une hausse correspondante des secours, les magistrats anglais instaurent ainsi un revenu minimum indexé sur le coût de la vie, c’est ce que l’on nomme le système Speenhamland, attribué aux travailleurs pauvres. Ce secours, versé par les paroisses, incite les employeurs à ne pas rétribuer le travail à son juste prix [1].

Trois siècles plus tard et devant l’augmentation continuelle du nombre de travailleurs pauvres dans l’ensemble des pays développés, différentes mesures ont été ou sont prises pour essayer de faire qu’un travailleur puisse vivre de son labeur. Chacun essaye de faire face à la montée de la pauvreté et surtout de trouver des remèdes pour cacher ses pauvres. En France, les «pauvres valides», après avoir connu le Revenu minimum d’insertion (RMI), vont faire connaissance avec le Revenu de solidarité active (RSA), version moderne du Speenhamland. Ce dispositif ne fera en aucun cas diminuer le nombre de travailleurs pauvres, certains analystes indiquant même que le RSA va engendrer une nouvelle classe de travailleurs que l’on peut appeler les «salariés assistés». Ils ne seront pas payés au SMIC mais très en dessous, puisque le RSA viendra en complément. Une aubaine pour les patrons qui trouveront là une main-d’œuvre très bon marché et qui sera en dehors de toutes les grilles salariales. Ces nouveaux salariés passeront donc leur temps entre précarité et pauvreté. Ainsi, dans le dernier rapport [2] de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), on peut lire que «l’emploi ne permet pas toujours d’éviter la pauvreté». Selon les conclusions de l’ONPES, 7% des travailleurs sont dans un ménage dont le revenu est inférieur au seuil de pauvreté, soit 681 euros [3] par mois pour une personne seule.

La hausse du nombre de chômeurs non indemnisés

Selon le même rapport, une personne pauvre sur deux a un niveau de vie inférieur à 669 euros par mois et les auteurs soulignent la hausse du nombre de demandeurs d’emploi non indemnisés. «Seuls six sur dix obtiennent une indemnisation depuis les réformes adoptées en 2004 et 2006, qui ont limité les conditions d’accès et les durées d’indemnisation.» C’est ainsi que l’accord du 18 janvier 2006, signé par la CFDT, sur l’indemnisation des salariés précaires, comme les saisonniers, va entraîner une forte augmentation des travailleurs pau-vres. Dans le seul département des Hautes-Alpes, l’Union départementale Force Ouvrière a calculé qu’à la fin de la saison hivernale 2009, 239 saisonniers seront exclus de tout système d’indemnisation, ils seront 865 en 2010 et 1.703 en 2011. Si l’on prend le seuil de pauvreté au sens de l’INSEE, il est important de savoir que l’Allocation de solidarité spécifique (ASS), créée en 1984 pour les chômeurs ayant épuisé leur droit à l’assurance-chômage, est de 448,34 euros au taux normal et de 642,62 euros au taux majoré. Autant dire que cette allocation est très nettement inférieure au seuil de pauvreté. Au 31 décembre 2006, il y avait au total 393 200 salariés privés d’emploi qui percevaient l’ASS. En 2007, le nombre de personnes ayant droit au régime de solidarité ASS et à l’Allocation équivalent retraite (AER) a atteint le chiffre de 460.000 personnes.

En juillet 2008, l’INSEE publiait un document passé inaperçu, et pour cause: une partie de la France était en vacances. Ce document souligne qu’au cours de l’année 2005, «le taux de pauvreté s’est sensiblement aggravé, passant de 11,7% à 12,1% de la population». Pour simplifier, en un an, l’économie française a génré 260.000 pauvres de plus. L’INSEE estime que 13,2% de la population vit aujourd’hui avec moins de 880 euros par mois, ce qui représente 7,9 millions de personnes, alors que le revenu médian de référence est de 1.470 euros par mois ou 17.600 euros par an. Cette étude de l’institut s’appuie sur les déclarations fiscales et exclut de fait les personnes sans domicile. Face à ces chiffres, la ministre du Logement reconnaît que «la baisse du chômage ne s’accompagne pas de la baisse de la pauvreté». Un mois après cette déclaration, en août, le gouvernement annonçait quarante mille chômeurs de plus en trente jours.

«Dans l’incapacité de se nourrir décemment»

Les salariés pauvres se trouvent généralement dans la grande distribution, l’hôtellerie, la restauration, les centres d’appels, l’agriculture, le bâtiment, mais également dans l’administration.

Le profil général du travailleur pauvre peut se résumer ainsi: ce sont en majorité des femmes qui subissent des temps partiels imposés, notamment dans la grande distribution, des saisonniers, des intérimaires à la journée, des salariés en contrat à durée déterminée (CDD) à répétition (la Poste est devenue un spécialiste de ce genre de contrat), des contrats aidés (forme de contrat limité dans le temps), qui intéressent au plus haut point les entreprises. On peut aussi ajouter une autre forme de précarité, les horaires décalés voire éclatés, la polyvalence imposée, le rythme de travail soutenu, l’absence de promotion... Selon Jacques Cotta [4], «plus de sept millions de salariés perçoivent un salaire inférieur à 722 euros par mois et se trouvent dans l’incapacité de se nourrir, de se loger ou de s’habiller décemment ainsi que leur famille. Plus de 12 millions ont moins de 843 euros de revenu mensuel. Plus de trois sans domicile fixe sur dix ont un boulot à temps complet, partiel ou précaire, gagnent entre 900 et 1.300 euros, et cherchent pourtant soir après soir où dormir. Entre la moitié et les deux tiers des femmes qui travaillent ont un contrat aidé et touchent moins de 750 euros par mois, ont un enfant, vivent seules ou avec un conjoint au chômage et forment 90% des familles monoparentales». Certains de ces salariés pauvres vivent dans des conditions que l’on ne peut imaginer. Durant l’hiver 2007-2008, Jean-Claude Mailly, Secrétaire général de Force Ouvrière, est allé à leur rencontre. Là-haut dans les montagnes de l’Isère, à l’Alpe-d’Huez, il a rencontré les saisonniers qui vivent, dorment dans des abris de fortune, souvent des camionnettes, des camions bloqués entre bitume et murs de neige, par des températures négatives. Jeunes et moins jeunes, ils sont saisonniers et n’ont pas d’autre choix que de vivre ou survivre dans des conditions que même un pauvre n’accepterait pas.

Deux millions d’interdits bancaires

Dans les grandes chaînes de distribution, le travail à temps partiel imposé aux «hôtesses de caisse» rend la vie impossible et lorsque l’une d’entre elles a le malheur de prendre une pomme ou un paquet de bis-cuits, les patrons, au nom de la rentabilité, les licencient pour «faute professionnelle grave». Chez les fonctionnaires, la pauvreté est plus sournoise. Ils dorment dans leur voiture pour les plus pauvres, les plus chanceux ont droit à une place dans un foyer où ils payent une simple chambre sans aucun confort entre 400 et 450 euros par mois. Beaucoup de ces jeunes fonctionnaires n’ont pas le choix et doivent impérativement monter dans la capitale pour ensuite obtenir un poste en province. Le problème est que, lorsqu’on est en bas des échelons de l’administration, un loyer de quatre cents euros par mois cela représente plus d’un tiers du salaire. Dans le système bancaire, on ne fait pas dans la dentelle. Un sou est un sou et certains salariés des banques françaises qui brassent des milliards d’euros ont droit au salaire de survie. Résultat, pendant que les actionnaires se partagent les bénéfices et les aides de l’État à hauteur de plusieurs centaines de milliards d’euros, les «salariés sac à dos» triment! Il n’est pas rare de les voir traîner avec eux leur sac à dos, qui contient tous leurs biens.

Avec le salaire de survie vient très souvent le surendettement, voire les interdictions bancaires. Il y a actuellement en France un peu plus de deux millions de personnes interdites bancaires, et les dossiers de surendettement ne cessent d’augmenter auprès des commissions départementales. La Banque de France voit son fichier des surendettés grossir de jour en jour. Là encore, les pauvres peuvent rapporter beaucoup d’argent. Une multitude d’officines, parfois des filiales de grandes banques, offrent à qui veut les croire des rachats de crédits. Les publicités audiovisuelles et dans la presse écrite, achetées à coups de dizaines de milliers d’euros, sont là pour le prouver. La clientèle visée? les pauvres, les endettés, bref tous ceux qui un jour ont voulu vivre comme les autres, comme ceux qui ont de l’argent. Ces officines proposent aux plus démunis des crédits «revolving», à des taux proches de l’usure. Certaines des officines qui rachètent des crédits refusent –et nous avons fait l’expérience– les endettements inférieurs à dix mille euros... car ce n’est pas rentable. Face à cette situation, une nouvelle définition est apparue, venant là encore des États-Unis, il s’agit des «in work poverty risks», risques de pauvreté au travail. Pour faire simple, il s’agit de travailleurs ayant un emploi à plein temps et un contrat à durée indéterminée, mais présentant des risques sérieux de pauvreté. Là apparaît la notion de ménage avec la composition de celui-ci.

Vers le retour aux boîtes pour chiens

Au total, le nombre de personnes touchées par les risques de pauvreté au travail dépasse de beaucoup le seul effectif des travailleurs pauvres. Deux millions trois cinquante mille personnes [5] vivent, en France, avec un travailleur pauvre. Les enfants de moins de seize ans représentent près de la moitié de ce chiffre. «Les seuls revenus d’activité d’un travailleur n’entrent donc pas en jeu pour déterminer sa situation de pauvreté monétaire [6]. On considère qu’un individu dispose de faibles revenus d’activité personnels lorsque la somme de ses salaires, de ses revenus d’activité indépendante ainsi que les indemnités maladie et les allocations de chômage qu’il perçoit est inférieure à l’équivalent d’un SMIC annuel [7].» Dans une autre étude [8], il est démontré que «la pauvreté monétaire touche, en France métropolitaine (on évite soigneusement de compter les pauvres dans les DOM-TOM, NDLR) une proportion importante d’enfants de moins de 18 ans. Un million d’enfants si l’on retient une définition stricte du seuil de pauvreté monétaire et deux millions d’enfants avec le seuil de référence des travaux européens». L’ensemble de ces données explique pourquoi les associations humanitaires et notamment les banques alimentaires constatent, depuis un an, une augmentation de 8% des demandes d’aide alimentaire. Là, toutes les catégories sociales sont touchées, avec principalement des salariés ayant un emploi à plein temps et surtout des retraités. Il n’est plus très loin le temps où l’on découvrira, avec un effroi de bon aloi, comme c’était le cas à la fin des années 1950 début des années 1960, que des gens, pour se nourrir, achètent des boîtes de denrées pour animaux. À condition d’avoir les moyens d’en acheter, car aujourd’hui elles valent aussi cher, sinon plus, qu’une boîte de pâté pour humain chez un «discounter». La pauvreté des salariés fait également que quatre Français sur dix, 39%, ont renoncé ou retardé un soin en raison de son coût. Les plus retardés sont principalement les soins dentaires et tout ce qui touche à la vue. Arrivent ensuite les maladies dites lourdes, nécessitant des soins très longs et particulièrement coûteux. Quatre-vingt cinq pour cent des Français estiment que leurs enfants ont plus de risques qu’eux de connaître un jour la pauvreté [9].

La France et les pays européens ne sont pas les seuls touchés par le phénomène des travailleurs pauvres. Aux États-Unis, quarante-deux millions d’adultes et d’enfants, soit une famille sur quatre, ont des revenus qui ne permettent pas de subvenir à leurs besoins. Soixante-douze pour cent de ces familles ont du travail, mais la paie d’un emploi sur cinq aux États-Unis reste inférieure au seuil de pauvreté. Résultat, alors que le gouvernement trouve des milliards de dollars pour renflouer les banques en faillite, les «coupons d’alimentation» font leur apparition. Ainsi, aux États-Unis, 29 millions de personnes ont touché des coupons d’alimentation en juillet 2008 [10].

Travailler plus pour gagner moins! Une chose est certaine: la reine Elizabeth Première avait raison, l’augmentation exponentielle des travailleurs pauvres engendrera un jour ou l’autre des réactions d’une ampleur que les riches ne pourront plus contrôler.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article