Lubrizol : une expertise qui contredit les propos du PDG du groupe devant la commission d’enquête du Sénat

Publié le par angeline351

Lubrizol : une expertise qui contredit les propos du PDG du groupe devant la commission d’enquête du Sénat

C’est un rapport d’expertise à destination des parties civiles dans l’affaire qui oppose les associations de victimes et l’entreprise Lubrizol mise en examen pour les dégâts environnementaux causés par l’incendie de Rouen. Plus d’un an après l’incendie, les doutes persistent toujours quant à l’origine du départ de feu.

Le rapport, révélé par France Bleu Normandie, évoque deux hypothèses concernant un départ sur l’entreprise Lubrizol : un lampadaire extérieur qui aurait chauffé et déclenché un incendie, ou un engin de manutention percutant un conteneur qui aurait pris feu. « L’observation […] de mouvements d’un engin de manutention dans l’environnement de la zone d’intérêt vient renforcer cette hypothèse », notent les experts.

De manière générale, le rapport n’exclut pas « le cas d’une mauvaise manipulation ou action qui serait contraire aux règles de sécurité en place sur le site ». Dans un communiqué de presse, l’entreprise Lubrizol se réserve le droit de « solliciter si nécessaire un complément d’expertise ou une contre-expertise ».

Cette conclusion avait d’ailleurs déjà été évoquée dans le journal Libération un mois après l’incendie. « Quand j’étais sur les chariots, on voyait de l’autre côté du mur. Il y avait des mecs de Lubrizol qui fumaient en téléphonant entre les bidons » rapportait un salarié de Normandie Logistique au quotidien.

Éric Schnur, PDG de Lubrizol : « La source de l’incendie se situe en dehors de notre site ».
Si cette hypothèse venait à être confirmée, elle mettrait à mal la version donnée par Éric Schnur, le PDG de Lubrizol devant la commission d’enquête du Sénat en octobre 2019. Rappelons ici que la commission d’enquête du Sénat n’a pas travaillé sur les causes de l’incendie (qui doivent être déterminées par l’enquête judiciaire) mais sur « l’intervention des services de l’État dans la gestion des conséquences environnementales, sanitaires et économiques de l’incendie ».

Il n’empêche, même si les sénateurs ne lui avaient pas précisément posé la question, Éric Schnur avait affirmé en préambule de son audition. « D’après les informations à notre disposition, l’incendie s’est déclenché à l’extérieur de notre site, mais nous attendons d’en connaître exactement l’origine et la cause ».

Plus loin, il était encore plus précis : « Nous ne savons pas où le feu s’est déclaré. Ce que j’ai dit, c’est que la source de l’incendie se situait en dehors de notre site ». Le PDG assurait également que chez Lubrizol, rien n’était « plus important que de préserver la santé, la sûreté, l’environnement et la sécurité de nos employés et des collectivités. Notre site rouennais satisfait entièrement à toutes les exigences réglementaires ».

Menaces et insultes à l’encontre des salariés de Lubrizol et de Normandie Logistique
Les hypothèses mises en avant dans le rapport d’expertise viennent contredire les premières investigations selon lesquelles deux radiateurs électriques d’un vestiaire de la société Normandie Logistique pourraient être à l’origine de l’incendie. Pour rappel 4.250 tonnes de produits chimiques ont brûlé dans des entrepôts de cette entreprise voisine de Lubrizol. Fin octobre 2019, la commission d’enquête du Sénat effectuait son premier déplacement à la rencontre des salariés de Lubrizol et de Normandie Logistique. « Ils étaient extrêmement affectés par les rumeurs qui couraient sur l’origine de l’accident. Eux et leurs familles recevaient des menaces et des insultes » se souvient Nicole Bonnefoy, rapporteure PS de la commission d’enquête.

D’autant que le directeur de Normandie Logistique avait été directement mis en cause par le directeur régional de l’environnement, de l’aménagement, du logement (Dreal), Patrick Berg. Devant la mission d’information de l’Assemblée nationale, ce dernier avait reproché à Normandie Logistique « une défaillance administrative ». « Ils sont juridiquement une installation classée ICPE (installation classée pour la protection de l’environnement) soumise à enregistrement, sauf que, à défaut de s’être manifesté après une modification des textes en 2010, ils sont restés connus chez nous comme ICPE soumise à déclaration » (un niveau inférieur de classement par rapport aux sites Seveso).

« Même si quelques écarts pouvaient nous être opposés, il n’y a aucun lien de cause ou d’aggravation du sinistre. Cette polémique est sans objet », avait répondu, devant la commission d’enquête du Sénat, Sylvain Schmitt président de Normandie Logistique estimant être le « bouc émissaire parfait pour cette crise ».

« Ça ne change en rien nos préconisations »
« Malgré ce dernier rapport d’expertise, il faut rester très prudent. Mon expérience de colonel de sapeur-pompier me fait dire qu’il est très compliqué de trouver l’origine d’un feu de cette ampleur », met en garde le sénateur centriste, Pascal Martin, membre de la commission d’enquête.

Sans qu’il soit question de déterminer les responsabilités dans l’origine de l’incendie, le rapport de la commission d’enquête, remis en juin dernier, avait alerté sur les « angles morts importants et inacceptables dans la politique de prévention des risques industriels déployée depuis 40 ans en France ». Dans le viseur des sénateurs, des contrôles divisés par deux en quinze ans des ICPE. « Cette évolution rend peu réaliste l’objectif d’augmentation de 50 % des contrôles d’ici 2022 à effectifs constants, affiché par la ministre de la Transition écologique et solidaire » notaient-ils.

« Ce rebondissement dans le volet judiciaire de l’affaire ne change en rien nos préconisations », appuie Pascal Martin qui rappelle son amendement adopté à l’unanimité du Sénat lors du vote mission « Écologie, développement et mobilités durables » la semaine dernière. Il permet le recrutement de 20 inspecteurs des installations classées (ICPE). De quoi rappeler à l’ancienne ministre de la Transition écologique et solidaire, Élisabeth Borne, sa promesse du 30 juin 2020 lorsqu’elle avait annoncé la création 50 postes d’inspecteurs supplémentaires dès 2021 ». Or, dans le projet de loi de finances pour 2021, seuls 30 postes supplémentaires sont prévus.

Pour la sénatrice communiste, Céline Brulin, vice-présidente de la commission d’enquête, la loi d’accélération et de simplification de l’action publique (ASAP), adoptée définitivement en octobre dernier, va à rebours des préconisations de la commission d’enquête. « Dans cette loi, il est possible pour un certain nombre d’installations d’être réalisées avant même que les autorisations environnementales ne soit donnée […] Sous couvert de simplification, on assiste à un recul du droit environnemental et ce n’est pas très réjouissant. Dans la commission d’enquête, on avait insisté sur la culture du risque à développer » rappelle-t-elle.

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