Masques: tous les Français en auront-ils le 11 mai?

Publié le par angeline351

Masques: tous les Français en auront-ils le 11 mai?

 Le gouvernement s'est finalement rendu à l'évidence: il faudra des masques pour tous les Français si l'ont veut que les entreprises reprennent leurs activités et que les Français reprennent le travail et une vie plus normale à partir du 11 mai. Mais malgré la forte montée en puissance de la production nationale et des importations, les stocks seront au plus juste. Et l'Etat a laissé les entreprises et les collectivités locales bien seules à l'heure de décider comment s'en procurer et à qui les donner.

Pas de déconfinement sans masques pour tout le monde. Après bien des réticences, l'exécutif s'est rendu à cette évidence. "L'Etat, à partir du 11 mai, en lien avec les maires, devra permettre à chaque Français de se procurer un masques grand public. Pour certaines situations, comme dans les transports en commun, son usage pourra devenir systématique " a indiqué Emmanuel Macron le 13 avril. Ce lundi 27 avril, Agnès Pannier-Runacher, la secrétaire d'Etat à l'économie a donné quelques précisions sur l'état des stocks, la montée en puissance des livraisons et la distribution des masques.

De quels masques parle-t-on ? Hors masques "de protection respiratoire (FFP2) pour les soignants très exposés au Covid-19 (dont la pénurie reste patente), il y a deux sortes de masques que les Français devront s'habituer à porter dans les prochains mois:

Les masques chirurgicaux pour les professions exposées
D'un côté, les masques bleus à trois plis sanitaires dits "chirurgicaux" -les plus efficaces mais à usage unique, périmés et jetables au bout de quatre heures, a priori d'abord réservés au personnel médical des hôpitaux et de proximité (Ehpad, médecins, infirmières, ambulanciers, dentistes, kinés, pharmaciens…) mais aussi réclamés par les pompes funèbres, les forces de l'ordre, les aides à domicile, les agents de restauration collective, les facteurs voire les chauffeurs routiers, livreurs, employés de ménage et sécurité, prisés aussi des artisans, commerçants et autres professions en lien avec la clientèle. Le gouvernement en estime les besoins à minimum 80 millions par semaine, dont 45 millions rien que pour équiper correctement les soignants. Les seules quatre sociétés françaises de ce secteur (Kolmi, Paul Boyé, Kolmi et Macopharma) qui produisaient ensemble 15 millions de masques FFP2 et chirurgicaux avant l'épidémie, ont boosté leurs cadences mais n'en livrent toujours aujourd'hui que 10 millions par semaine. Ils sont réquisitionnés d'office par l'Etat pour les hôpitaux et maisons de retraite. Soucieux, en ces temps de crise, de retrouver une souveraineté dans ce secteur stratégique, Bercy aide à développer de nouvelles lignes de production, encourage des groupes à entrer dans la filière (Brocéliande, Savoy, BB Distrib, Bio Serenityou, Chargeurs). Du coup, la production hexagonale hebdomadaire devrait grimper "à 20 millions par semaine fin mai et 50 millions d'ici octobre" dixit Agnès Pannier-Runacher.

Le reste doit être importé, quasi-exclusivement de Chine, qui fait tourner son "atelier du monde" à plein régime. En mars, face à la panique des hôpitaux en manque cruel des précieux masques, que les autorités de santé étaient obligées de rationner au compte-gouttes, l'Etat, vu de ses stocks vides, a d'abord interdit toutes les importations pour se réserver le seul accès aux livraisons chinoises, dans un contexte de concurrence mondiale exacerbée. Mais sous la pression forte des lobbies patronaux et des élus locaux fâchés de cette interdiction alors que tous cherchent désespérément à se procurer ces accessoires indispensables au déconfinement, depuis le 23 mars, l'Etat a rouvert "la route des Masques"... se gardant le droit de piocher, en cas d'urgence, dans les commandes supérieures à 5 millions. Autre concession indispensable: l'Etat a renoncé à la norme européenne CE obligatoire, et accepte aussi sur son sol les normes américaines et chinoises, plus communément fabriquées en Asie.

Du coup, face à la demande explosive, petits et gros distributeurs de matériel médical se sont repositionnés et remis aux affaires. "Mais c'est la jungle, témoigne Olivier Caurrier, patron d'OC Medical à Clermont-Ferrand. Le prix des masques a grimpé de 2 à 30 centimes en Chine et, malgré la chute du prix du kérosène, les coûts de frêt aérien ont plus que doublé, et c'est aussi difficile de trouver des transporteurs en France." Autre problème, les tracasseries douanières : "Les Chinois sont sourcilleux car les livraisons de matériel défectueux ont donné d'eux une mauvaise image, mais les Français c'est bien pire, se plaint Jean Alem du Repaire, patron de Medical Overseas Pharma, à Bergerac. Chaque semaine, ils ont de nouvelles exigences: comme ils sont en télétravail, ils veulent de multiples photos des produits, des emballages, des lots. Là, mon dernier chargement est bloqué sous prétexte que j'ai la certification pour des dispositifs médicaux, trop élevée pour ces masques de norme inférieure ! Le douanier exige un nouveau certificat d'un organisme agréé. Là où il faut 24 heures pour que mes 20.000 masques soient fabriqués à Shanghaï, il faut une semaine pour qu'ils passent les douanes à Paris ou Bordeaux... "

Les masques en tissu pour le grand public
D'un autre côté, face à la pénurie persistante de masques chirurgicaux et vu l'énormité des volumes, la France, comme de nombreux pays, a développé une offre de masques alternatifs en tissu, non sanitaires dits "grand public", pour tout le monde. Moins protecteurs, ils sont quand même anti-postillons et ont l'avantage d'être lavables (de 5 à 50 fois) donc réutilisables, et produits plus facilement. Combien en faudrait-il pour doter tous les Français? Sachant qu'un masque en tissu ne protège plus correctement au bout de 4 heures, les utilisateurs pourraient en avoir besoin de deux par jour (dans les transports en commun, pour faire les courses). Pour en avoir deux propres chaque journée, il faut en détenir minimum quatre. Et vu qu'ils sont lavables en moyenne 20 fois, si on compte une utilisation cinq jours par semaine, pour 60 millions de personnes, on aboutit à un stock nécessaire de 240 millions de masques en tissu disponibles au départ, renouvelable au bout de deux mois ! "Mais des millions de gens, qui habitent à la campagne, sont en télétravail ou retraités, en utiliseront en fait bien moins fréquemment", modère Agnès Pannier-Runacher. Sans compter les enfants: en-dessous de sept ans, le masque est déconseillé: trop de risques de mésusage alors que les enfants sont peu affectés par le Covid-19, et bien moins contagieux qu'on ne le craignait au début.

A la manoeuvre, Bercy a sollicité mi-mars, la filière textile, mode et luxe pour une reconversion dans la fabrication de masques en tissu. "La mobilisation est exemplaire pour répondre à ce défi, se félicite Marc Pradal, PDG de la société familiale Kiplay, qui fabrique des vêtements techniques, et président de l'Union française des industries mode et habillement. Nous avons monté une plateforme en ligne pour mettre en relation les usines de confection et les fabricants de tissus et élastiques, qui ont reconverti leurs lignes de production. Près de 850 entreprises s'y sont aujourd'hui inscrites, et il en arrive tous les jours. En un mois et demi, on est passé de zéro à près de 3,5 millions de masques par jour !" L'Association française de normalisation (Afnor) a établi un cahier des charges sorti le 27 mars "en trois semaines, alors que ce processus nous prend en moyenne deux ans", explique Olivier Peyrat son directeur. Il établit deux qualités de respirabilité et filtrage, retenant 90% ou 70% des goutelettes. Mais pour obtenir le logo agréé, les prototypes de masques doivent d'abord être testés par le laboratoire de la Direction générale de l'armement.

Un goulot d'étranglement: seules 242 entreprises et 390 modèles de masques ont été à ce jour homologués. Le groupement du "Made in France" devrait pouvoir livrer plus de 50 millions de masques en tissu pour le 11 mai, puis en sortir près de 20 millions par semaine. Des importations aux normes, du Maroc, de Tunisie, du Portugal, d'Europe de l'Est, vont gonfler les livraisons hebdomadaires que la secrétaire d'Etat prévoit à "38 millions par semaine à partir du 11 mai, selon la secrétaire d'Etat à l'économie. Mais au-delà, plein de particuliers armés de fils et d'aiguille se sont aussi approprié le cahier de fabrication Afnor (plus d'1,1 million de téléchargements) et cousent des masques avec les moyens du bord, sans logo. L'écrivain Alexandre Jardin a ainsi rassemblé sur la plateforme Masquesolidaire.fr plus de 30.000 couturières, des industriels donnant leurs tissus invendus pour fabriquer bénévolement des milliers de masques, qui seront distribués gratuitement aux caisses d'Intermarché, Carreefour et Monoprix, partenaires.

Y en a-t-il pour tout le monde?
Au final, y en aura t-il assez pour tout le monde?  Ce sera juste, surtout si, dans l'affolement, il y a au départ une ruée comme pour les pâtes ou le papier-toilette. Du coup, la course aux masques fait rage… en ordre dispersé faute d'un pilotage au niveau gouvernemental, critiqué pour avoir mal géré cette affaire de masques de bout en bout. Du coup, c'est un peu chacun dans son coin. Dans le privé, les multinationales, qui ont de la trésorerie et des contacts en Chine, ont fait leurs emplettes seules. "Le problème est surtout aigu pour les ETI, PME et TPE qui n'ont pas de tels réseaux et il faut à tout prix éviter que, dans leur hâte, elles se fassent arnaquer car les escrocs pullulent, les prix flambent et les livraisons en petite quantité peuvent prendre un voire deux mois", explique Patrick Martin, président délégué du Medef qui, après avoir interrogé les fédérations professionnelles, estime que les besoins des entreprises au minimum à 300 millions de masques (en tous genres) par mois. Du coup, localement, les Medef de la Vienne, du Cher, de l'Aube ont passé des achats groupés pour leurs adhérents. Autre initiative, Cdiscount, en concertation avec les Chambres de commerce (CCI) et des métiers (CMA), a mis en vente depuis le 20 avril 60 millions de masques chirurgicaux sur sa place de marché réservée aux professionnels, à 55 centimes hors taxes.

Chez les élus locaux aussi, c'est le branle-bas de combat. Ils ont compris qu'ils ne verraient pas la couleur de la giga-commande de l'Etat par pont aérien de 2 milliards de masques FFP2 et chirurgicaux qui, passée tardivement, arrive parcimonieusement (les cargaisons s'étaleront jusqu'à fin juin) et reste dédiée prioritairement aux hôpitaux et maisons de retraite, toujours en manque. Du coup, les régions, départements et communes, pressées de demandes, ont pris les devants, pour approvisionner la médecine de ville, les pharmacies, les personnes de santé fragile, les gens âgés voire toute leur population. Dès mi-mars, toutes les régions ont lancé, sur leur budget, leurs propres commandes de masques chirurgicaux en Chine, parfois avec l'aide financière des départements et métropoles. Par exemple l'Ile-de-France en a commandé 30 millions, Auvergne-Rhône-Alpes 9,5 millions, 2 à 6 millions pour les autres. Certaines ont dû même batailler contre l'Etat pour garder leur trésor: en droit de réquisitionner les arrivages, il a ainsi par deux fois intercepté sans prévenir sur le tarmac les 2 millions de masques qu'attendait la Bourgogne-Franche-Comté ! Face à la polémique, les préfets ont pour instruction désormais de calmer le jeu. Depuis début avril, les collectivités locales ont redoublé leurs commandes, cette fois de masques en tissu.

Les mairies pas toutes prêtes
"C'est la grande débrouille, on a du improviser, sans contact en Chine et sachant qu'ils veulent 100% du paiement en cash à la commande, bien loin des règles des marchés publics tricolores", raconte Eric Verlhac, directeur général de l'Association des maires de France, qui a préféré faire appel à Casino-CDiscount pour placer une commande groupée de 7 millions de masques chirurgicaux distribués aux mairies d'une soixantaine de départements. "Cependant, sans planification nationale, les Français seront plus ou moins bien dotés selon que la mobilisation et de la richesse de leur commune, de leur département, de leur région." De fait, sans soutien logistique et financier de l'Etat, tous les édiles régionaux ne peuvent promettre, comme Valérie Pécresse à la tête de l'Ile-de-France, un masque gratuit pour tout utilisateur de transports en commun. Tous les maires ne sont pas prêts à distribuer à chaque habitant un masque en tissu offert, comme vient de le faire François Baroin à Troyes (Aube) via des points de retrait et du porte-à-porte, grâce aux usines voisines de Petit Bateau, Lacoste et le Coq Sportif. Ou David Lisnard, maire de Cannes, qui les a envoyés par la poste. "J'ai commandé des masques pour les agents municipaux et pour aider certaines professions exposées mais, pour la population, c'est à l'État de payer, assène ainsi André Laignel, maire d'Issoudun (Indre). A notre échelle, nous ne pourrons pas faire face." Partout en France, des petits villages recourent au système D, montent des ateliers et font sortir les machines à coudre des placards.

De toute façon, pour être bien protégés, un ou deux masques par personne n'y suffiront pas. Et pour en avoir plus, les Français devront ouvrir leur porte-monnaie. Dès avant le 11 mai, des masques en tissu seront en vente dans les supermarchés, le e-commerce, chez les buralistes, dans les pharmacies. Dans le Nord, quelques communes autour de Maubeuge ont même installé des distributeurs automatiques fournis par une PME locale Le Distrib!  Pour quel prix? Alors que la TVA vient d'être baissée de 20% à 5,5%, les tarifs, à partir de 4 euros, dépendront de la qualité, du nombre de lavages... Du style aussi, car il semble que le masque va devenir le nouvel accessoire fashion de l'été !

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