Coronavirus. Près de Nantes, le blues d’une infirmière libérale Marion est infirmière libérale dans le Pays de Retz, au sud de Nantes. Elle lance un appel au respect du confinement et raconte son quotidien sur les routes, auprès des plus fragiles, entre débrouille et solidarité.

Publié le par angeline351

Vis ma vie (de galère) d’infirmière libérale face au covid19

Nous sommes pour l’instant épargnés par l’épidémie, dans notre région, mais nous vivons dans le stress que ça arrive, parce que ça va arriver. J’ai écrit ce texte pour que les gens prennent conscience de la situation qui est gravissime. Il faut respecter le confinement. Nous, les infirmières libérales, nous n’avons pas de protocole spécifique, on est seules. Mon sas de décontamination, c’est mon garage ! On stresse d’avoir oublié de désinfecter une étape. On a peur de contaminer nos patients fragiles ou nos proches

Maman de deux enfants de 3 et 8 ans, Marion respecte aussi les gestes barrière à la maison.

Voici son témoignage :

Au volant de ma voiture je me sens seule, j’ai 30 personnes à voir aujourd’hui, je dois me débrouiller seule, je suis au front, en première ligne comme ils disent, je me bats contre un ennemi invisible avec trop peu de munitions…

Voilà plusieurs jours que je m’organise comme je peux, que je mendie, racole pour obtenir un peu de matériel auprès de dentistes, pédicure, coiffeurs, garagistes, particuliers ! Bah oui c’est la débrouille en ce moment…

J’ai peur, comme toi, que ce virus finisse par me trouver aujourd’hui, nous trouver, peur de ne plus te voir…»

Je lutte pour garder mon sourire derrière ce masque
Je lutte pour garder mon sourire derrière ce masque, enfin plutôt cette passoire que je peine tant à trouver. Je peine à te rassurer, pardon mais moi aussi j’en ai besoin en ce moment tu sais. Tu ne vois plus mon sourire, tu me dis qu’il te manque tant, mais ne t’inquiète pas il reviendra promis. »

Je suis émue, émue par ces jolis moments que je vois malgré tout, de te voir faire ton yoga, aider ton voisin, faire du télétravail dans ta voiture car tes enfants font du bruit, décorer ta maison, faire ton jardin, d’ailleurs les jardins seront plus beaux que jamais cette année.

Je suis touchée, terriblement touchée par tes paroles bienveillantes, les messages de sympathie que tu m’envoies, tes petits gestes affectueux, par tous ces dons de masques, de gants, de solutions hydroalcooliques, ta couture pour me protéger. Ça fait du bien de voir que tu es là toi, à ton tour de prendre soin de moi, je me sens soutenue ça y est c’est bon ça me rebooste !

Je reprends ma voiture pour la vingtième fois de la journée, parfois je suis la seule personne que tu verras. J’ai ouvert des dizaines de portes et portillons avec le coude, je deviens une experte, aujourd’hui j’ai soigné, consolé, rassuré, écouté comme d’habitude en fait… Par moments c’est calme, je suis seule, seule sur la route, merci la musique mon remède aux maux, Je m’évade quelques instants…

« Je suis agacée de te voir promener ton chien 10 fois »
Et puis là, je te vois, je suis agacée, agacée de te voir promener ton chien 10 fois, 15 fois, te rendre dans les magasins pour des babioles, te remettre au jogging alors que tu n’en faisais jamais avant, te pavaner dans la rue, acheter tes croissants frais le matin, mais c’est quoi le truc, tu te crois invincible ? Et puis, tu te rends compte si tout le monde faisait pareil ? Écoute ce qu’on te dit bon sang, reste chez toi ! Préserve-toi, préserve les tiens et préserve les autres. Et puis on en parle de toi qui te promènes avec un masque FFP2 alors que moi je n’en ai pas ? Les seuls que j’ai sont périmés depuis 2001 et m’ont été offerts par des patients… Alors quand je te vois en plus le mettre sous ton menton parce que ça te gêne sûrement pour respirer, sérieux là tu m’exaspères…

« Et puis s’il te plaît, promis après je ne râle plus, je t’en supplie, je sais que c’est dur mais ne te plains pas trop de ton confinement, arrête de râler aussi, vraiment, je sais que cela n’est pas facile mais dis-toi qu’il y a pire et que tu es bien finalement au chaud chez toi. Dehors c’est le chaos…

« Alors profite des tiens, rigole, souris »
Alors profite des tiens, rigole, souris, fait du mieux que tu peux et ne te prends pas la tête. Garde ta mauvaise humeur pour toi, ça peut être contagieux ça aussi ! Et moi je n’ai sûrement pas besoin de ça en ce moment. »

Ça y est c’est l’heure de rentrer, mes mains brûlent à cause des solutions hydroalcooliques, je vais désinfecter ma voiture pour la énième fois, désinfecter mes clés, mon téléphone, enlever ce masque qui me donne un énorme mal de crâne, me blesse les oreilles et me fait de vilaines marques sur les joues. Je respire ça fait du bien. C’est bon fini la buée sur les lunettes pour aujourd’hui. Aussi, je vais enfin pouvoir boire, j’ai très soif d’ailleurs ça fait 4 heures que je n’ai pas bu. Je me déshabille dans mon garage, ça caille, je lance une nouvelle fois ma machine à laver, désinfecte mes chaussures, je file à la douche, repense à ma journée, un tas de questions m'envahissent comme chaque soir. Ai-je fait une erreur aujourd’hui ? Ai-je bien tout désinfecté ? Et si j’avais oublié de me laver les mains à ce moment-là ? Comment sera ma journée demain ? Est-ce que demain les masques seront arrivés ? Ça fait longtemps qu’on me le promet pourtant… Aïe, J’ai mal au crâne !

« Tu témoignes de ta sympathie, c’est mignon ça fait chaud au cœur »
Il est 20 h, tu m’applaudis aux fenêtres, tu joues de la casserole, enfants, jeunes, vieux, moins vieux tu témoignes de ta sympathie, c’est mignon ça fait chaud au cœur, mais tu sais je ne fais que mon travail. Par contre si tu veux m’aider, me montrer ta reconnaissance viens plutôt manifester dans la rue à mes côtés la prochaine fois. Ça fait des années qu’on se plaint du plan santé et de nos conditions de travail, mais tout le monde s’en fiche d’habitude…

[ Presse Océan vous offre 2 mois d’abonnement numérique, sans engagement et sur simple création de compte. En savoir plus ]

« Ce soir, de nouveau, je dormirai seule »
« Ce soir de nouveau, je dormirai seule, j’ai tellement peur de vous contaminer, vous qui êtes tellement importants pour moi en ce moment. Alors je me contenterai d’un Check pour vous dire bonjour mes petits loups !

Mes petits loups, vous qui subissez ma fatigue, mon épuisement, ma mauvaise humeur, mon stress, ma tristesse. Mais vous êtes là je vous vois, vous allez bien, c’est bon tout va mieux, je ne râle plus, je vous aime tous, tout ira bien, maman est fatiguée.

Marion, infirmière libérale

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article