« Exclure les personnes handicapées, c’est construire une société de privilèges et d’inégalités »

Publié le par angeline351

« Exclure les personnes handicapées, c’est construire une société de privilèges et d’inégalités »

L’accessibilité des logements, à l’école, dans les transports, dans la rue, au travail, ne concerne pas uniquement les personnes handicapées, contrairement à ce que certains discours politiques tentent de faire croire, mais la société dans son ensemble. « L’accessibilité universelle signifie l’accès de tous à tout », défend Elena Chamorro, enseignante à l’université d’Aix-Marseille et membre du Collectif lutte et handicap pour l’égalité et l’émancipation (Clhee). Qu’est-ce que le « validisme » et en quoi est-il un frein à l’égalité des droits ? Pourquoi la prise en charge institutionnelle des personnes handicapées induit-elle une forme de ségrégation ? Comment penser le rapport à l’emploi ? Entretien.

Basta ! : L’article 18 de la loi Elan, définitivement adoptée au mois d’octobre, va réduire à 20% la part de logements neufs accessibles aux personnes handicapées. Mais ne s’agit-il pas de « la partie émergée de l’iceberg », dans le cadre d’un recul plus général de l’accessibilité, au niveau du logement, mais aussi des espaces publics et des transports ?


Elena Chamorro [1] : Je dirais plutôt que cette réforme s’inscrit dans la continuité d’un processus déjà initié par le gouvernement Hollande. En 2015, celui-ci avait commencé le détricotage de la loi pour « l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » de 2005, avec le report de l’obligation de mise en accessibilité des établissements recevant du public, et les dérogations qui l’ont accompagné. Voyant que les délais ne seraient pas respectés pour rendre le pays accessible, le gouvernement d’alors avait pris cette décision.

Un collectif « Non au report » s’est constitué à ce moment-là. Ce sont les membres de ce collectif qui on décidé ensuite de créer le « Collectif lutte et handicaps pour l’égalité et l’émancipation ». Certains architectes argumentent, aux côtés des promoteurs, que construire accessible a un coût plus important, que l’intérêt commun est de lutter contre le manque de logement, même si ces logements nous excluent. Ils ne se posent pas toujours la question du fait qu’ils construisent quelque chose qui, en fait, génère le handicap.


Pourquoi est-il essentiel d’avoir des espaces publics et des logements
 accessibles ? Qu’est ce que cela signifie concrètement pour les personnes concernées ?

Les gens ont tendance à penser que construire pour une majorité, en excluant les personnes handicapées, est juste et légitime. Ils retiennent le terme « majorité », qui fait écho au principe de la règle majoritaire, de la décision de la majorité en démocratie. Le problème est que construire pour une majorité valide, sans tenir compte de la diversité des individus, de leurs diversités fonctionnelles, n’a rien de juste ni de légitime. C’est un choix qui exclut les individus qui ne correspondent pas à la norme, norme qui est, rappelons-le, arbitraire. C’est aussi un choix qui débouche sur la construction d’une société de privilèges et d’inégalités.

Restreindre la part des logements, lieux ou transports accessibles à un petit pourcentage revient tout simplement à nier une partie de nos droits, à restreindre aussi notre liberté, nos choix et nos possibles. C’est de la discrimination. Il est vrai que le respect des droits a un coût, mais cela est valable pour nos droits à tous, valides ou handicapés. Et je ne vois pas au nom de quoi on ferait une différence sur la question du handicap. C’est le prix du respect des valeurs qui fondent notre société. L’accessibilité universelle signifie l’accès de tous à tout. Comment justifier que l’on s’obstine encore à bâtir une société ou seuls certains individus ont droit de cité ?

Il y a en France 500 000 personnes en situation de handicap qui sont au chômage. N’y a-t-il pas aussi un gros problème en ce qui concerne l’accès au travail ?

Les problèmes d’accessibilité, de déplacement, l’insuffisance de moyens en matière d’aide humaine également, n’aident pas les personnes handicapées à pouvoir assumer un emploi. Même lorsqu’on a un emploi, on subit une charge mentale que nos collègues valides n’ont pas à assumer. Moi, par exemple, je travaille. Bien que je fréquente le même lieu depuis des années, je suis constamment confrontée à des problèmes d’accessibilité. La diversité fonctionnelle du personnel n’est jamais pensée en amont, et c’est à nous que revient souvent la tâche d’anticiper notre inclusion dans toute disposition mise en place. Obtenir les aménagements auxquels nous avons droit est très laborieux. Nous sommes souvent contraints d’élaborer de pénibles dossiers, d’attendre longtemps pour obtenir des réponses. Nous devons faire face à de multiples résistances, à des experts qui savent mieux que nous ce qu’il nous faut.

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