« Les suicides au travail ne sont pas une fatalité »
« Travailler, c'est une manière de se mettre à l'épreuve de soi-même et d'en sortir grandi », explique le Pr Christophe Dejours. : Claude
Stefan
« Ce qui se passe est gravissime », selon le Pr Dejours, psychiatre, spécialiste de la souffrance au travail. Pour lui, il faut abandonner les méthodes de
management qui isolent les travailleurs.
Entretien
Christophe Dejours.
Psychiatre, psychanalyste, spécialiste de la souffrance au travail, il est professeur au Cnam, Conservatoire national des arts et métiers.
Travailler, c'est se transformer soi-même. « Il y a deux manières de s'accomplir : par l'amour et par le travail. Du travail, quand tout se passe bien, on retire une
rétribution morale, symbolique, bien plus importante que le salaire : la reconnaissance. Que l'on soit plombier, psychanalyste ou instituteur, être reconnu par ses pairs, avec qui on partage
des valeurs communes, un savoir-faire, c'est capital pour la santé mentale. C'est ce qui fait qu'on développe son intelligence, qu'on se transforme, qu'on s'accomplit soi-même. Notre identité peut
se construire, s'accroître. On peut s'aimer soi-même. A l'inverse, si, au travail, on rencontre mépris, harcèlement, déni de la reconnaissance, alors les effets sont désastreux pour
l'identité. »
Un tournant gravissime. « On a toujours souffert au travail. Mais avant, on ne s'y suicidait pas. On assiste à un tournant historique gravissime. Le travail se retourne contre
l'être humain, on est entré dans cette phase. »
S'en sortir. « La seule façon de s'en sortir, c'est de faire des croche-pieds à son voisin, des coups bas. On fait l'expérience atroce de la solitude, de la trahison des
autres. Et de la trahison de soi, des valeurs qu'on porte et qu'on défendait avant, aussi, au travail. On ramène ses angoisses à la maison. »
Fini le collectif. « Ce qui a changé, ce sont les méthodes de management, il y a une vingtaine d'années. La gestion l'emporte sur le travail et les valeurs qu'il véhicule. Et
ces méthodes se sont introduites dans tous les secteurs d'activités : les hôpitaux, le bâtiment, la justice, l'Éducation nationale, etc. On ne s'intéresse plus à la manière dont vous produisez
les choses ; on s'intéresse aux résultats, aux objectifs. Cela s'est accompagné d'une évaluation individuelle des performances. Fini le collectif. Ça monte les individus les uns contre les
autres. »
Mouchard. « Le phénomène s'est accéléré avec l'arrivée de l'informatique. L'ordinateur a remplacé le contremaître. C'est le mouchard qui va pousser le travailleur à
s'auto-contrôler, à devenir le flic de lui-même. C'est un changement de monde. Ajoutez à ces contrats objectifs des menaces de mutation, comme ce fut le cas à France Télécom, alors la méfiance
tombe sur le monde du travail. C'est inefficace, ça repose sur des bases scientifiques fausses, mais c'est une manière de soumettre les gens. »
Contagion. « Beaucoup de choses imbéciles, absurdes, ont été dites. Quand Didier Lombard, patron de France Télécom, dit, au sujet d'un salarié qui s'est suicidé :
« Il avait des problèmes personnels », que se passe-t-il pour ceux qui restent ? L'effet est désastreux. Une « contagion » ? Absurde. Le suicide par imitation
ne s'observe que dans deux cas : chez les adolescents et dans les sectes. Uniquement. Non : ceux qui se suicident - ouvrier mais aussi juge, anesthésiste, travailleur social, souvent les
salariés les plus motivés- le font pour une seule raison : parce qu'ils sont seuls. »
Coopération. « Il faut rompre avec ce mode de gestion. Revenir aux valeurs du travail, réintroduire de la coopération, du « vivre ensemble ». Un chef ne doit pas
seulement tenir son autorité parce qu'il a été nommé par ses supérieurs, mais aussi parce qu'il a une compétence, un savoir-faire. Il connaît le métier, il va pouvoir vous aider, vous
aiguiller. »
Pas de fatalité. « Il n'y a aucune fatalité à la situation actuelle. Moi, après la vague de suicides chez Renault en 2007, j'ai été sollicité par des entreprises prêtes à
changer leurs méthodes de management. C'est un travail de longue haleine, mais on y arrive. Les gens se remettent à se parler. À s'engueuler, aussi, sainement. Et le pire, c'est que l'entreprise
gagne en compétitivité. »
Changer le système ? « Les actionnaires ont pris le pouvoir et exigent toujours plus de rendement ? Mais ce n'est pas le système qu'il faut changer, c'est
l'intérieur même des entreprises. Le système fonctionne à cause de la servitude volontaire car, pour l'heure, chacun met du zèle à accepter ces méthodes de gestion. Résister, ce n'est pas
confortable, mais c'est par cela qu'il faut commencer. En disant : on peut faire autrement. Changer le travail aura des incidences sur la société. Car c'est le travail qui peut détruire la
cité, créer de l'indifférence dans la rue, faire qu'on ne se parle plus. Mais c'est aussi le travail qui peut la réenchanter.»
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