Petite ville bal
néaire du Connecticut, Greenwich est devenue la capitale mondiale de ces fonds puissants et secrets qui règnent sur la planète Finance. Mais cette enclave, si prospère et
longtemps préservée, de la Nouvelle-Angleterre est à son tour rattrapée par la crise...
De notre envoyé spécial
Dans les allées ombragées de Belle Haven, minuscule enclave nichée au coeur de la paisible cité balnéaire de Greenwich, sorcières à nez crochu et lutins balafrés se promènent le long des arbres centenaires aux feuilles multicolores, orange et mordorées, fierté de cette bourgade située dans le comté de Fairfield (Connecticut). Ce soir, c'est Halloween, et les enfants de multimilliardaires papillonnent autour des demeures pharaoniques de ce quartier, principalement peuplé de gérants de fonds spéculatifs, les très redoutés hedge funds. Au menu : concerts privés, spectacles pyrotechniques avec citrouilles illuminées et déluge de candies. Pour s'approvisionner, les gamins n'ont que l'embarras du choix, entre l'immense manoir style Tudor de Brian Olson, fondateur du fonds Viking Global Investment, l'interminable propriété (plus de 2 000 m2) donnant sur la baie de son confrère Edward Lampert (3 milliards de dollars de patrimoine en 2007), ou encore le temple grec de Paul Tudor Jones (3,3 milliards de patrimoine en 2007) et de son épouse, Sonia, star des podiums australiens dans les années 1980. Juché sur un garage rempli de bolides de collection - 25 au total - ce palais est estimé à près de 60 millions de dollars. Faut-il le préciser ? Seuls les habitants du quartier sont conviés à la fête. Et l'étranger malencontreusement égaré dans ce quartier privé, surveillé par une myriade de policiers appointés par les résidents, est rapidement - et fermement - prié de déguerpir. Les maîtres des lieux, il est vrai, ont eu au cours des dernières semaines suffisamment d'occasions de trembler !
''Les temps sont durs. Mais la purge permet d'éliminer du marché les gens les moins sérieux David Ogilvy, agent immobilier.
Bienvenue à Greenwich, capitale mondiale des hedge funds. Des fonds puissants, secrets et honnis - leur responsabilité dans la crise a encore été évoquée lors du G 20 - dont l'activité consiste à faire des paris, à l'aide de modèles mathématiques sophistiqués, sur la hausse ou la baisse de valeurs (actions, indices, monnaies). « Greenwich est une sorte de Vésinet américain, qui a longtemps été régi par la vieille aristocratie de Nouvelle-Angleterre », témoigne un Français installé ici depuis vingt ans. La ville attire désormais des personnalités en tout genre, célébrités (Diana Ross, Mel Gibson), hommes d'affaires (Tommy Hilfiger, Richard Attias et son épouse, Cécilia), ou encore banquiers (Richard Fuld, le très détesté PDG de Lehman Brothers).
Mais les vrais rois de Greenwich, ce sont bien les hedgies, comme on les appelle ici. « Les plus brillants, les plus ambitieux jeunes gens ont commencé à abandonner la banque d'investissement il y a six ans pour les hedge funds,New York Times. (...) Pour les maîtres de l'univers, Greenwich, et non plus Wall Street, est désormais le centre du monde. » Aujourd'hui, près de 20 % des hedge funds de la planète sont localisés dans cette ville de 62 000 âmes, où ils occupent près de la moitié des bureaux. Et, sur les gérants des 10 plus grands hedge funds, trois se trouvent ici : Edward Lampert, Paul Tudor Jones et Steve Cohen (14 milliards de dollars de patrimoines cumulés pour ce trio en 2007). Pourquoi une telle concentration ? « Les fonds sont venus pour la proximité de New York, le cadre de vie agréable et tranquille, et la fiscalité plus avantageuse », dit John Curran, un quadragénaire décontracté, manager au fond Restoration Capital, rencontré au Sound Beach Café, l'un des points de ralliement des financiers du coin. A Greenwich, les hedgies, qui ont le culte du secret, ont trouvé un lieu où ils peuvent régner en toute quiétude, à l'abri des chênes et des ormes. Commerces, associations caritatives, agences immobilières, country clubs : toute la ville vit au rythme des grands fauves. Jusqu'aux banques : le suisse UBS et le britannique RBS sont ainsi venus s'implanter dans le comté de Fairfield, en partie pour profiter de la dynamique créée par les fonds. écrivait récemment Tom Wolfe, dans un article du
Les commerces, eux aussi, portent les stigmates de la crise. Certains ont déjà mis la clef sous la porte.
Depuis quelques mois, pourtant, rien ne va plus au royaume du Hedgistan - le surnom donné à la ville par la presse américaine. En cause : la crise financière, bien sûr, qui, après n'avoir été longtemps qu'une rumeur, fait désormais d'énormes ravages sur les côtes dorées de Nouvelle-Angleterre. Depuis le début de l'année, l'activité des hedge funds a chuté de 20 %, dont la moitié au cours des seuls mois de septembre et d'octobre. Et ces « prédateurs », comme les a qualifiés Nicolas Sarkozy, se trouvent aujourd'hui aux abois, dernières victimes en date d'une crise dont beaucoup ont pourtant largement profité, pariant notamment sur la chute des grandes banques américaines (voir l'encadré page 104).
Pour Soros, deux tiers des fonds sont appelés à disparaître
Pas une semaine ne se passe sans que l'on apprenne de nouvelles fermetures de fonds. Et les rumeurs concernant la santé des plus grands, comme Citadel Investment, vont bon train. « Certains ont perdu beaucoup d'argent sur les marchés, témoigne David Coquillette, directeur général de Oak Hill Capital Partners, un fonds dont le siège se trouve à Stamford, à la lisière de Greenwich.
''Certains, qui ont beaucoup perdu, sont d'autant plus tentés de prendre des risques Chris Walsh, Xaraf Capital Ltd.
Mais les fonds sont surtout victimes des retraits massifs d'argent de la part de leurs clients, banques ou encore fonds de pension. » Du coup, beaucoup sont obligés de solder leurs positions en catastrophe, accentuant les soubresauts des marchés financiers sur lesquels ils sont très actifs (le seul fonds de Steve Cohen représenterait chaque jour entre 1 et 3 % du volume des transactions du New York Stock Exchange). « Certains, qui ont beaucoup perdu, sont d'autant plus tentés de prendre des risques », ajoute Chris Walsh, un trentenaire rouquin en jean qui gère le fonds Xaraf Capital Ltd depuis des locaux tapis au fin fond du Connecticut. Selon George Soros, l'ancêtre de ces hedgies, ce sont deux tiers des fonds qui sont appelés à disparaître, dans les mois à venir.
dr
Paul Tudor Jones Fondateur de Tudor Investment Corp. Patrimoine : 3,3 milliards de dollars en 2007.
n. feanny/réa
Edward S. Lampert Fondateur d'ESL Investments. Patrimoine : 3 milliards de dollars en 2007.
« Cette crise est un peu notre Katrina », dit, grinçant, un financier qui vit ici. Un ouragan invisible et silencieux qui, s'il n'a fait aucune victime, a violemment secoué les habitants. Pour la première fois depuis des lustres, le budget de la ville affiche ainsi un trou de 4,2 millions de dollars. Et les dégâts sont désormais visibles à l'oeil nu. Premier secteur concerné : le marché immobilier, principal signe extérieur de richesse. Ici, on ne lésine pas sur les moyens pour en mettre plein la vue au voisin. A l'image de cette maison construite sur le modèle du Petit Trianon de Versailles. Ou encore du domaine de Steve Cohen, payé rubis sur l'ongle 15 millions de dollars en 1998. Presque aussi grande que le Taj Mahal, la propriété compte plus de 30 pièces, un terrain de basket indoor, deux greens de golf et une piste de patins à glace de taille olympique. « Une sorte de Buckingham Palace à l'entrée duquel on a placé un "chien ballon" de Jeff Koons », commente un connaisseur, qui a eu accès à la propriété.
''Depuis quelques semaines, la fréquentation de nos soirées a été divisée par deux François Kwaku-Dongo, chef à l'Escale.
Les prix du marché constituent l'un des secrets les mieux gardés de Greenwich. Il est ainsi interdit d'apposer un panneau For sale devant sa propriété,
afin de ne pas faire perdre de leur valeur aux maisons adjacentes. On préfère régler le problème entre amis. Le premier signe d'inquiétude est arrivé en septembre dernier, lorsque le gérant
déchu de hedge fund Michael Lauer - accusé d'avoir détourné le milliard de dollars que lui avaient confié ses clients, parmi lesquels Britney Spears - a dû mettre sa maison de 800
mètres carrés, style 1950, aux enchères publiques.
vos déleguées FORCE OUVRIERE
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