Le plus discret métier du monde (la confiance règne)

Publié le par angeline351

 

Pendant que les députés élus pour faire la loi se retrouvent employeurs, leurs collaborateurs oeuvrent dans l'ombre mais ressortent de cette expérience professionnelle "marqués" politiquement. Ce qui n'est pas toujours bien vu, à moins de dépendre de "la main qui vous a nourri" pour la suite. Le nouveau monde facilitera-t-il les passerelles professionnelles pour les élus et leurs collaborateurs ?

Comment se met-on à travailler pour des élus et quelle « carrière » peut-on y faire ? En d’autres termes, existe-t-il un « marché du travail » politique ? Si oui, quelles sont ses règles, sur quelle base juge-t-on de la réussite et de la qualité du travail fourni ? De façon propre, autre que la réussite de la carrière de leur employeur ?

Les élus perçoivent des indemnités (et non pas un salaire) et possèdent un statut particulier pour la durée limitée dans le temps de leur mandat. Dans la fonction publique, il existe des systèmes d’évolution de carrière, de notations, de promotions encadrées par des grades et des postes qui permettent d’évaluer et positionner un individu dans sa « carrière », essentiellement sur la base de concours. Dans le secteur (salarié) privé, il existe des statuts différents fixés par la loi (cadre ou pas par exemple) ou après négociations par des conventions collectives, des distinctions notamment par le niveau de salaire. Dans les grandes entreprises, on est proche d'un système combinant les deux statuts, avec des accords d'entreprises qui protège l'emploi et offrent des grilles de salaires plus intéressantes que la moyenne. Sans comptes à rendre sur l'utilisation faite de l'argent, puisqu'il n'est pas public. Les entrepreneurs, artisans, commerçants travaillent eux "à leur compte" et doivent en assumer les risques et les conséquences. etc.

Mon nom est personne

Mais à laquelle de ces catégories s'apparentent le plus les collaborateurs d'élus ? Relèvent-ils de la "classe politique" ? Si oui, de quoi parle-t-on, comment caractériser cette "classe politique" ? Peut-être profitent-ils du régime des fonctionnaires, ou ont-ils des facilités pour le rejoindre ? Pas du tout (sauf ceux qui, comme moi, étaient déjà fonctionnaires et se mettent "en disponibilité" ou "en détachement" pour un temps, sorte de parenthèse dans la carrière administrative). Quand on se pose cette question on s'aperçoit très vite qu'en fait les collaborateurs d'élus n'ont pas de statut, ne relèvent pas d'une convention collective, sont assez peu organisés. Ils sont là, jour et nuit, font de tout mais ne sont pas bien définis. Ils et elles ont au mieux un contrat de travail (les cas d'exploitation existent aussi) et relèvent pour beaucoup du cadre minimum fixé par le code du travail. Et encore, qui a fréquenté des collaborateurs d'élus sait que les termes du code du travail sont plutôt de l'ordre de l'ornement tant le quotidien du travail en politique est exigeant, notamment en termes d'horaires et de "flexibilité". La majorité sont dans une situation précaire, combinant des bouts de contrats avec plusieurs élus, aucune évolution de carrière ou majoration en fonction de leur ancienneté et sont de surcroit en permanence à la merci de la fin d'un mandat ou de l'humeur de leurs élus employeurs. Quant aux niveaux de salaires, ils sont en moyenne faibles, surtout au regard des exigences de l'emploi. Comme déjà dit, on ne s'engage pas dans cette aventure pour devenir riche !

Contrat de confiance

En définitive, au-delà des profils et attendus très variés de la fonction de collaborateur d'élu, qui dépend beaucoup du député lui-même et de ses besoins, il y a deux choses incontournables pour pouvoir exercer cette fonction : être en capacité de "rassurer" "son" député d'une part (sinon en situation de stress la nervosité s'alimente mutuellement) et pouvoir établir une relation de confiance sur tous les plans avec le député-employeur. Si ces deux conditions ne sont pas garanties, alors il me semble que la relation est vouée à l'échec. 

D'ailleurs ce sont en général  la "confiance" et la "loyauté" qui priment dans les relations en politique, ce qui explique sans doutes que beaucoup de recrutements se fassent par le bouche à oreille. Ce n'est d'ailleurs pas toujours heureux, un bon militant n'a pas forcément les qualités professionnelles et personnelles pour être collaborateur d'élu. Nombre d'excellents collaborateurs sont d'ailleurs non encartés ! De plus, ce mode de recrutement contribue à une certaine opacité sur ces fonctions (puisqu'on ne peut pas parler réellement de "profession").  Celles-ci gagneraient sans doutes à être encadrées par un statut et faire l'objet de plus de publicité (c'est à dire de publications de poste ouverts, ce qui existe puisque c'est par exemple sur une offre d'emploi et sur candidatures anonymes que j'ai été recruté au groupe écologiste à l'automne 2012, mais reste marginal). D'autres réflexions doivent aussi être menées pour faciliter les aller-retour avec le "marché du travail", qu'il soit public ou privé.

Et il faut faire quoi pour te licencier STP ?

Par ailleurs, les élus employeurs sont des femmes et des hommes politiques mais pour beaucoup pas des managers "naturels" ! Combiné au fait que les postes sont en général mal définis, il s'agit très souvent d'accepter de faire un peu tout et n'importe quoi, et ... n'importe quand ! A l'Assemblée nationale, il n'existe pas de fiche de poste type et on doit comme collaborateur de député être prêt à la fois à arriver très tôt pour faire couler le café et acheter les croissants pour une réunion et à mener une négociation directement avec un Ministre en passant bien sur par la rédaction de notes et d'interventions, d'amendements, la préparation d'une entrevue dans un média sans oublier de ménager un temps dans les emplois du temps saturés pour rappeler un membre de sa famille pour son anniversaire, prendre un café avec tel ami de passage à Paris ou tout simplement prendre quelques minutes pour se refaire une beauté entre deux réunions. Il faut penser à tout, souvent "comme " et "à la place" du député, des petits détails personnels aux grandes interventions médiatiques. Comme ailleurs, il faut aussi savoir mettre des limites.

 

Tribune dans Le Monde du 29 mars 2017 © Nicolas Thibault / le monde.frTribune dans Le Monde du 29 mars 2017 © Nicolas Thibault / le monde.fr

 

Ce qui est paradoxal c'est que souvent c'est le collaborateur qui "décide", ou plus exactement prépare ou prémâche le travail de la décision. Cela mène couramment à des situations où de fait une grande part du management de "l'équipe du député" est assuré par son équipe elle-même. C'est alors un peu le monde à l'envers ! A la fin de la dernière législature, j'ai ainsi vu nombre de collaborateurs expliquer à "leur" député (donc leur employeur) les démarches à suivre pour ... les licencier ! Dans des conditions mauvaises d'ailleurs, les collaborateurs n'ayant pas de statut et au vu des conditions particulières de leur fin de contrat l'Assemblée nationale pousse les députés à licencier pour "motif personnel" et non pour "raison économique" ce qui implique une moins bonne couverture par l'assurance chômage et sous-entend une faute du collaborateur. Et comme la relation humaine et l'expérience professionnelle étaient bonnes, le collaborateur n'ose pas contester ce motif (ce qui signifierait trainer quelqu'un avec qui on a une bonne relation devant le tribunal des Prud'hommes). Les services de l'Assemblée nationale de leur côté expliquent qu'il faudrait changer la loi (sic) pour pouvoir changer le motif de licenciement. Bref, un scandale !

Vous me reconnaissez ?

Pour aller de l'avant, laissons de côté le statut, les questions légales et les possibilités de contentieux pour se demander : quelles sont les évolutions de carrière possibles après avoir travaillé pour des élus ? Le passage par la sphère politique "marque" un professionnel et cela peut s'avérer être à double tranchant. La plupart des fois, cela complique une "réinsertion" professionnelle en dehors de la politique, malgré l'expérience et les compétences acquises. Comme si avoir participé aux décisions collectives était quelque chose de "suspect", voire de "mal" ...

Schématiquement, aujourd'hui après avoir observé les trajectoires autour de moi j'identifierai trois ou quatre orientations courantes :

1. Mener sa propre carrière politique. Nombre d'élus ont été collaborateurs par le passé, à commencer par le Président de la République :)

2. Profiter de son expérience et des décideurs rencontrés pour s'orienter vers les relations institutionnelles ("lobbying") ou entrer dans une grande entreprise ("pantouflage"). C'est un autre grand classique et il va sans dire que cela pose des questions d'éthique et conflits d'intérêts.

3. Continuer à servir l'intérêt général et le service public dans l'administration. C'est mon cas et celui de nombre d'autres collaborateurs, qui tentent souvent les concours d'entrée dans la fonction publique.

Et puis il y a bien sur toujours l'option de prendre soi-même une initiative économique (création d'entreprise, ...) ou vocationnelle (devenir comédien, journaliste, musicien, ...).

En tous cas, contrairement aux idées reçues la "suite" et la "carrière" ne va pas de soi après avoir travaillé auprès d'élus et les collaborateurs relèvent sans doutes beaucoup plus de la catégorie des aventuriers que de celle des planqués !

Le changement est-il en marche ?

A l'heure où la demande de renouvellement des visages et des pratiques politiques est très forte et alors que nombre de références sont faites au management d'entreprise pour renouveler les pratiques au Palais Bourbon, il faut prendre cette question à bras le corps. Je ne le dis pas par corporatisme mais parce que la situation actuelle est grotesque, très injuste et rend de fait les collaborateurs d'élus extrêmement dépendants du système politique, qui s'en accommode très bien. Pour un vrai renouvellement, plus de variété dans les acteurs politiques, une meilleure "connexion" entre les élus et ceux qu'ils représentent il y urgence à faciliter les passerelles professionnelles entre cabinets, secteur privé, et administration.

A l'Assemblée nationale il existe un syndicat de collaborateurs qui se démène comme il peut mais il est faible et ses représentants changent souvent, au rythme des aléas de leurs postes. Je pense pour ma part que les choses ne bougeront qu'à partir du moment où les plus hauts responsables politiques s'en empareront et feront évoluer à la fois la loi et les pratiques. Un vrai management pour les collaborateurs, chiche ?

https://blogs.mediapart.fr

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