Tati : "C'est comme si la direction avait tout fait pour couler la boîte"

Publié le par angeline351

Tati : "C'est comme si la direction avait tout fait pour  couler       laboîte"

Le tribunal de commerce de Bobigny a désigné ce 26 juin Gifi comme repreneur de Tati et des trois autres enseignes en difficulté d'Agora Distribution. L'offre doit permettre de sauver 1.428 des 1.700 menacés, et conserver 109 des 140 magasins (voir ci-dessous). Il s'agissait de l'offre la plus favorable à l'emploi pour Tati.

Parasol, frites en mousse et flamand rose gonflable. A l'entrée de l'enseigne à bas prix Tati, au pied du métro Barbès, les rayons colorés annoncent déjà les vacances. Sur les emballages des produits de plage empilés dans un joyeux bazar, des jolies filles en maillot de bain et des jolis garçons au torse musclé s'amusent au bord d'une piscine. Mais en cette matinée ensoleillée de juin, rares sont les clients qui se pressent dans le rayon. Les allées de Tati Barbès, une institution de ce quartier populaire de la capitale, se succèdent, quasi vides, comme si la boutique qui occupe des immeubles entiers du boulevard Rochechouart, avait déjà fermé.

 

Placée en redressement judiciaire début mai, Agora Distribution - propriété du groupe Eram qui comprend plusieurs marques, dont Tati, et emploie plus de 1700 personnes -, attend depuis plusieurs semaines, dans l'inquiétude, que le tribunal de commerce de Bobigny annonce, ce lundi 26 juin, le nom du repreneur qui aura dorénavant la mission de relancer l'activité du groupe. Parmi les différentes offres retenues, celle du fondateur des magasins Gifi, Philippe Ginestet, vraisemblablement privilégiée, prévoit le maintien de 1.428 emplois directs sur 1.700 et le passage à 109 magasins (contre les 140 existants aujourd'hui).

En face, un consortium d'enseignes à bas prix, prévoit quant à lui de garantir 1.298 postes dans 98 magasins. Dans les deux cas, des centaines d'emplois s'apprêtent à être supprimés. Les salariés attendent donc de savoir "à quelle sauce ils vont être mangés", résume, le regard éteint, un employé de Tati Barbès. Bravant les consignes de la direction, il raconte, sous couvert d'anonymat, le "mal être" d'une équipe qui vient désormais travailler, après de longs mois de conflit social, "à reculons".

"Tati est devenu trop cher"

"Les gens ont peur", confie de fait le salarié, noyé sous les marchandises bientôt soldées. "Les gens en congé maternité, en arrêt maladie" et les autres. Ceux qui ont échappé au précédent dégraissage qui a d'ores et déjà considérablement réduit les effectifs. A son poste, l'employé doit d'ailleurs superviser à lui seul plusieurs dizaines de mètres carrés de rayons. "On tire au maximum sur le personnel", explique-t-il, au risque de le faire craquer, comme cette collègue, France Javelle, 53 ans, qui s'est donnée la mort en 2012 après 24 ans de service. En cause, le harcèlement dont elle aurait été victime sur son lieu de travail, le Tati Barbès.

Là, moins nombreux, sous pression, les Tati ont découvert les nouvelles techniques de management adoptées au fur et à mesure que la situation du groupe se dégradait. "Maintenant, on n’a même plus le droit de parler, déplore l'employé du magasin, y compris avec nos collègues, ils ne veulent pas qu’on parle. C'est les consignes de la direction. Ça devient un peu du fascisme, ce n’est plus du travail. Alors on attend la décision de lundi, on espère que ça va repartir et on ferme les yeux sur ce qui se passe, la hausse des prix, les vols, parce que notre propre direction a fermé les yeux".

 

Et l'employé de s'interroger sur des choix stratégiques qui ont pu, selon lui, délibérément conduire au démantèlement du groupe. "Ils ont augmenté les prix d'une telle manière... Tati est devenu trop cher. Les gens nous disent : on va ailleurs." Le parasol croisé à l'entrée à 39,99 euros, trop cher. Le flamand rose gonflable - 15,99 euros - aussi. "Je fais tout le temps la comparaison avec un billet de 100 francs, ajoute le salarié. 100 francs = 15 euros. Avant avec 100 francs, on achetait plein de choses chez Tati..." Quant aux vols, ils auraient explosé. A Barbès, "le magasin se fait dévaliser" au quotidien, sous les yeux du personnel, impuissant.

 

Eram dit toujours qu’il a perdu beaucoup d’argent avec Tati mais il ne dit jamais ce qu’il a gagné.

 

"Heureusement qu'on a des délégués syndicaux qui se battent, il y a eu plus d’emplois sauvés que prévu", se rassure l'employé qui déplore toutefois les divisions apparues entre les syndicats, en désaccord sur le choix du repreneur. La musique diffusée dans le magasin s'interrompt. "Vous n’avez pas encore votre carte Tati ? Demandez-la", fait entendre un spot publicitaire. Dans les rayons, l'employé se demande, lui, si Tati Barbès fera partie des magasins qui devront prochainement fermer. "Le tribunal va rendre sa décision, ça va aller vite", estime à ce sujet un délégué CGT du groupe contacté par téléphone.

Un million d'euros de perte à cause des vols

En colère, ce dernier s'interroge à son tour, presque dans les mêmes termes, sur la stratégie de la direction : les prix trop chers face à la concurrence et notamment face au géant irlandais Primark. Le recours à des prestataires extérieurs et les coupes dans les effectifs - à Barbès ils seraient passés de 500 à 90 employés. Les magasins "dévalisés" : selon la CGT, il y aurait eu autour d'1 million d'euros de manque à gagner l'année dernière suite aux vols rien qu'à Barbès, la marchandise se retrouvant ensuite, non loin, en vente sur le marché noir...

"Un million d'euros, vous imaginez, on est chez Tati, pas chez Dior. C'est comme si la direction avait tout fait pour couler la boîte", s'insurge le délégué, "écœuré",d'autant plus qu'Eram qui détient le groupe Tati - dont les ventes atteignent près de 1,6 milliard d’euros - a dans un premier temps refusé de financer le plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) des salariés. Une esquive désormais autorisée par la loi Macron.

"Quand on voit qu’Eram a du mal à donner 1 million d’euros pour le PSE mais qu’il laisse dévaliser ses magasins, c’est honteux !", poursuit par conséquent le représentant syndical. "Eram dit toujours qu’il a perdu beaucoup d’argent avec Tati - 97 millions d'euros depuis 2015 - mais il ne dit jamais ce qu’il a gagné",renchérit-il. Les gains ne sont pourtant pas négligeables, précise la CGT, dans la mesure où Eram a pu racheter une partie des gigantesques locaux qu'occupe Tati à Barbès, de beaux immeubles haussmanniens, situés entre le numéro 38 et le numéro 4 du boulevard Rochechouart.

"Une fortune" qu'Eram* s'apprêterait précisément à faire fructifier en louant les locaux de Tati au futur repreneur de l'enseigne. "Alors qu’ils ne viennent pas dire qu’ils n’ont pas gagné d’argent", tonne le délégué CGT, qui attend lui aussi la décision du tribunal de Bobigny. "On attend, on reste sur nos gardes."A Barbès, deux devantures du magasin Tati dont les baux n'ont pas été renouvelés ont déjà baissé le rideau...

*Contacté, le bureau de presse d'Eram, Image Sept, n'a pas donné suite à notre demande d'interview à l'heure où nous publions.

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