Mario Soares avait vécu de « très bons moments » comme prof à Rennes

Publié le par angeline351

Mario Soares avait vécu de « très bons moments » comme prof à Rennes

Le 25 avril 1974, le coup d’État militaire qui allait renverser la dictature se produisait à Lisbonne. Cela faisait quatre ans que Mario Soares, l’artisan de la démocratie au Portugal, vivait en exil en France. Voilà trois ans, pour le 40e anniversaire de la Révolution, Mario Soares, qui vient de s’éteindre, s’était confié à l’édition du soir d’Ouest-France. Il parlait notamment de ses souvenirs français, en particulier à Rennes où il enseignait à l’université.

Comment avez-vous été amené à vous rendre à Paris ? (*)

 

J’ai été arrêté par la Pide (la police politique du régime dictatorial) et on m’a donné le choix entre la prison au Timor Oriental (en Indonésie, ancienne colonie portugaise) ou l’exil n’importe où, à condition que je quitte le pays en vingt-quatre heures. J’avais déjà été emprisonné à São Tomé (ex-colonie africaine). Le Timor, c’était hors de question. Où allez si rapidement ? Paris fut la destination évidente. Je connaissais la langue, mon père m’ayant toujours dit : « Si tu parles français, tu iras partout dans le monde ». À l’époque, c’était vrai ! On a embarqué dans ma vieille Renault, ma femme, mes deux enfants et moi. Direction Paris sans s’arrêter. Sauf à Blois, où j’ai acheté Le Monde. Et j’y ai lu un entrefilet qui annonçait que Soares était parti pour Paris. Ils le savaient déjà ! Quelle gloire ! (Il rit)

Grâce à vos appuis en France et au réseau de clandestins politiques, on vous propose d’enseigner la littérature et la civilisation portugaise…

Il fallait bien vivre. On m’a d’abord proposé un poste à l’université de Vincennes. Mais vous savez, les débuts ont été difficiles. L’ambassade du Portugal à Paris avait fait courir le bruit que j’étais un suppôt du régime de la dictature. Les étudiants m’accueillaient au cri de « fasciste, fasciste », et ne me laissaient pas parler. Mai-68 n’était pas loin. À la sortie des cours, on en venait presque aux mains. Ça s’est calmé au bout d’un mois, mais l’ambiance était tendue.

« Je me rendais à Rennes le dimanche soir »

C’est alors qu’un de vos amis portugais vous a proposé d’aller enseigner à Rennes ?

Oui, ce fut le jour et la nuit ! À Rennes, j’ai vécu de très bons moments et tissé de bonnes relations. Je m’y rendais le dimanche soir et rentrait à Paris le mardi. Le reste de la semaine, j’étais avocat d’affaires dans la banque d’un ami. Et puis il y avait la politique…

À Paris vous rencontriez Alvaro Cunhal, le leader du parti communiste dans la clandestinité…

Oui, régulièrement. Avec Cunhal, on ne savait jamais où était le rendez-vous. Au bout des lignes de métro, en banlieue, dans un bar ordinaire. L’homme parlait peu et restait sur la défensive. Il se savait surveillé et risquait la mort. Nous discutions ensemble, socialistes et communistes, de la situation politique dans notre pays. Il avait été mon professeur.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous étiez également surveillé ?

Je suppose, mais pas intensément. Le ministère de l’Intérieur français avait désigné un agent pour me protéger. La France craignait tout simplement que je sois victime de représailles de la part du gouvernement Caetano au Portugal, et redoutait que quelque chose se passe sur son territoire. Il m’est arrivé quelques fois de contacter cet agent, mais je n’ai jamais été inquiété.

« Avec Mitterrand, nous étions très proches »

Paris, c’est aussi votre rencontre avec les socialistes français et notamment François Mitterrand. Il n’était pas encore l’homme d’État qu’il deviendra par la suite…

Non, en effet. C’est au congrès d’Épinay en 1971 que j’ai connu Mitterrand. Guy Mollet, le dirigeant d’alors, m’y avait invité. J’ai été, comme tout le monde d’ailleurs à l’exception de Guy Mollet, littéralement subjugué par François Mitterrand. Nous sommes devenus très proches. D’ailleurs, il m’avait fait venir à Paris, alors qu’il se savait mourant. Il voulait me revoir. C’est là qu’il m’a confié qu’il s’était trompé sur Jacques Chirac, « qui prenait si bien soin de lui ». Lorsque, plus tard, j’ai eu l’occasion de le raconter au Président Chirac, celui-ci en a eu les larmes aux yeux. C’est vrai !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paris et la France vous ont permis de tisser des liens politiques avec tous ceux qui comptent en Europe ?

Paris fut une excellente école politique et un espace de liberté qui m’ont permis effectivement de connaître les hommes importants de l’époque. Mais j’étais en Allemagne dans le but de rencontrer de Willy Brandt lorsqu’on m’a annoncé « qu’il se passait quelque chose au Portugal ». Je n’ai pas rencontré Brandt ce jour-là, j’ai rejoint Paris et, de là, Lisbonne. Il venait d’y avoir le coup d’État du 25 avril 1974. La liberté, mais nous ne le savions pas encore.

Vous avez toujours été convaincu que des trois dictatures en Europe de l’Ouest (en Grèce, en Espagne et au Portugal), ce serait cette dernière à tomber en premier ?

Oui et ce fut une explosion de joie en Europe !

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