La sécurité de vie !

Publié le par angeline351

La sécurité de vie !

 

 
L'éditorial de Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité. Prenons les problèmes à leur racine pour travailler à l'établissement d'une société harmonieuse et coopérative, réglée par des lois démocratiquement discutées et votées, régie par des institutions solidaires.
 fil du temps et des combats, des projets de sécurisation de la vie ont progressé. Aujourd'hui, l'esprit de jungle qui gouverne ce monde semble vouloir mettre un terme à ces avancées en les détruisant peu à peu sous le feu roulant d'un capitalisme mondialisé et financiarisé. Ce que Mme Parisot, alors présidente du syndicat du grand patronat, le Medef, justifiait en ces termes : « La vie est précaire, l'amour est précaire, pourquoi le travail ne serait pas précaire ? » Autrement dit, tout est fatal et les représentants des forces de l'argent assurent la sécurité du capital tandis qu'ils organisent la précarité des travailleurs et la destruction des droits sociaux. Pourquoi aller chercher plus loin les causes de nombre de nos maux ? Cette destruction est donc un choix délibéré. Elle est l'exact opposé de ce qu'a créé le mouvement syndical et progressiste français. En effet, il y a 70 ans, les 4 et 19 octobre 1945, au sortir de la guerre, dans un pays exsangue, étaient signées, par le gouvernement provisoire de la République, les premières ordonnances donnant naissance à la Sécurité sociale. Ainsi naissait la grande et belle idée qui contribua à la reconstruction du pays et devint la colonne vertébrale du projet social français.
 
Dans le texte du programme du Conseil national de la Résistance finalisé au printemps 1944, les rédacteurs écrivaient : « Nous, combattants de l'ombre, exigeons la mise en place d'un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d'existence dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail avec gestion par les intéressés et l'État. »
 
Dans la nuit noire de la collaboration et de l'occupation nazie, ils firent le choix de construire un avenir du commun, espérant ainsi se débarrasser de la misère sociale sur laquelle avait prospéré la gangrène fasciste. Ils firent naître une nouvelle espérance en recherchant les institutions sociales qui peuvent permettre de faire société, de placer la solidarité au coeur des rapports sociaux. Indissociablement, ils voulurent protéger les travailleurs et les familles des risques de la vie, de la maladie ou de la vieillesse, des aléas du « marché », et de l'insécurité permanente provoquée par les rapports inégaux entre le capital et le travail.
 
« Dans une France libérée, nous libérerons le peuple des angoisses du lendemain ! » annonçait Ambroise Croizat, ministre communiste du Travail et architecte, avec son ami Pierre Laroque, de la Sécurité sociale. L'objectif affiché était élevé, à hauteur des exigences d'une époque tourmentée et abîmée par la plus grande déflagration que l'humanité ait jusqu'alors connue.
 
Partant de l'idée que les individus et les générations doivent être solidaires entre eux pour que vive le contrat social, il s'agissait de passer d'une société de charité à une société de solidarité pour donner corps à la République sociale par des institutions solides. Ni plus ni moins qu'une marquante avancée de civilisation.
 
L'idée fut si porteuse que l'organisation et le mode de couverture des risques par la Sécurité sociale ont été considérablement élargis jusqu'aux années 1980, malgré les coups de canif contre son financement. Ainsi, elle a permis une sécurisation des familles, avec un système de santé efficace et juste ­ dont ne dispose pas aujourd'hui encore la première puissance mondiale ­, d'être à la pointe sur la recherche médicale. Mais son bilan ne saurait s'arrêter là. Grâce à son système de retraite, elle a contribué à l'éclosion d'une riche vie associative, une espérance de vie en continuelle progression. Elle a également porté une politique familiale ambitieuse pour le bien-être des femmes comme des enfants.
 
La contre-révolution libérale a fait de cette institution cardinale et subversive, de « ce germe de communisme semé en terre capitaliste », comme le disait Jaurès, sa cible principale.
 
En 2015, les 476,6 milliards d'euros, soit 20 % des richesses brutes toujours socialisées au profit de la solidarité nationale, sont insupportables aux yeux du capital et de ses serviteurs, qui voient là une manne considérable leur échapper totalement. L'objectif poursuivi consiste à réduire en permanence le montant de cette somme socialisée au profit de tous, pour élargir des parts de marché dans le domaine des assurances privées, un des principaux carburants du néolibéralisme, et dans le secteur juteux de la santé.
 
Il est clair que le système d'assurance publique contre la maladie, le chômage ou la vieillesse contrevient aux lois d'airain du capitalisme contemporain. Là est le coeur du débat. Quelle société voulons-nous ? Soit une société où le risque est assuré par chacun selon ses moyens ou selon sa place dans la société, soit une société solidaire capable de penser l'avenir en commun ? Une société du chacun pour soi ou une société du vivreensemble ?
 
Pour avancer leurs pions, alors que notre pays est infiniment plus riche qu'en 1945, les libéraux resservent sur tous les tons l'argument selon lequel les dépenses de santé seraient trop élevées. Et si l'on rétablissait quelques vérités. Elles s'élèvent en France à 11,7 % des richesses produites, contre 17,1 aux États-Unis. L'espérance de vie est de deux ans supérieure en France par rapport à eux. Le taux de mortalité infantile y est de 6 pour mille quand il n'est que de 3 pour mille dans notre pays. Où est donc l'efficacité tant vantée du libéralisme ?
 
Ce sont les politiques d'austérité et le chômage structurel qui ont mis à mal la Sécurité sociale. La crise a déstabilisé le travail et créé des millions de chômeurs, de travailleurs précaires et de travailleurs pauvres. Ceci a généré une protection sociale à plusieurs vitesses, allant jusqu'à créer des sans-droits, malgré tout devenus éligibles à la couverture maladie universelle puis à l'aide à la complémentaire santé, récemment mise en place. Mais toujours plus nombreux sont celles et ceux qui déclarent ne plus pouvoir se soigner faute de moyens. Le combat pour une véritable universalité, porté par ses fondateurs, mérite donc d'être revivifié, de la manière la plus unitaire qui soit.
 
Notre époque pose de nouvelles et lourdes questions. La Sécurité sociale a certes l'ambition de répondre aux défis sociaux de la retraite, du chômage ou de la maladie ou aux enjeux de la vie familiale. Mais, au-delà, elle répond à la nécessité des citoyens de se retrouver autour d'institutions communes, autour de projets et de biens communs. La Sécurité sociale doit entrer dans un nouvel âge pour atteindre une vraie universalité, pour couvrir les solidarités nouvelles que va, par exemple, nécessiter l'allongement de la durée de vie. Pourquoi ne pas s'engager dans la création d'une cinquième branche dédiée à la question pressante de l'autonomie des personnes âgées quand tant de familles sont accablées par l'incertitude, le temps, l'argent consacrés à prendre soin de leurs aînés ?
 
Ce n'est pas un problème comptable ! Taxer les profits financiers à hauteur des cotisations patronales permettrait de dégager 87 milliards pour la Sécurité sociale tout en permettant d'assécher les tuyaux de la finance au bénéfice de l'économie réelle. Ajoutons que l'égalité salariale entre les femmes et les hommes permettrait tout bonnement à la Sécurité sociale d'être bénéficiaire ! Mais l'enjeu de fond reste celui du travail comme droit imprescriptible pour chacune et chacun, sans exception. Autrement dit la nouvelle sécurité à gagner est celle du travail, de l'emploi combiné avec la formation. La mondialisation capitaliste jette les travailleurs du monde entier les uns contre les autres dans une concurrence de salaires, de protection sociale, de mobilité, de nouvelles formes du travail, utilisant la nouvelle révolution technologique et numérique pour faire travailler plus, isolant les nouveaux travailleurs les uns des autres sous couvert d'autonomie. Or, l'avenir est dans de nouvelles formes d'organisation du travail, associées avec les formations régulières nécessaires, pour soit pousser plus haut l'efficacité des révolutions technologiques, soit impulser les indispensables conversions écologiques, soit pouvoir évoluer dans son travail ou pouvoir en changer en toute sécurité. C'est la révolution de l'heure ! Pas seulement pour éradiquer le chômage mais pour l'efficacité de toute la société, pour l'intérêt général. Pour un nouveau bond de la civilisation humaine. Santé et bien-vivre, sécurité sociale universelle vont de pair avec le grand combat indispensable pour la sécurité du travail pour toutes et tous.
 
Le désordre ambiant généré par la marche du monde sous l'égide d'un capitalisme de plus en plus agressif inquiète. Il n'est pas étranger au délitement social, à l'affaissement de ces institutions émancipatrices qui ont fait et continuent malgré tout à produire de l'en-commun.
 
Quand le désordre social et économique règne, c'est la matraque et la violence qui viennent régir les relations humaines, causant ce prégnant sentiment d'insécurité. Prenons les problèmes à leur racine pour travailler à l'établissement d'une société harmonieuse et coopérative, réglée par des lois démocratiquement discutées et votées, régie par des institutions solidaires. Non plus cette société et ce monde inégalitaire, gâcheur de vie et de nature, mais au contraire une société harmonieuse, égalitaire, écologique, fraternelle et solidaire. Nous l'appelons République sociale et sa colonne vertébrale est la Sécurité sociale, l'assurance d'un travail et des formations nécessaires à chacune et chacun. C'est la condition d'une liberté réelle, d'une égalité concrète et d'une fraternité en actes.
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